samedi 2 juin 2007

POLITIQUE ARABE DE LA FRANCE, entre rupture et continuité


POLITIQUE ARABE DE LA FRANCE :
ENTRE RUPTURE ET CONTINUITE


La rencontre à Washington en septembre 2006 entre le président américain George W Bush et Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur du gouvernement Villepin, les déclarations du candidat vainqueur des élections présidentielles en mai 2007 affichant son amitié pour l’Amérique, la nomination de Bernard Kouchner, partisan de la guerre en Irak comme ministre des Affaires étrangères et enfin la désignation de l’ancien ambassadeur de France à Washington Jean-david Levitte conseiller à la sécurité nationale du président élu, tous ces événements sont-ils de nature à infléchir ce qui est connu sous le nom de politique arabe de la France? Il est certes prématuré de répondre à cette question mais au vu des éléments que nous venons d’évoquer, il est possible que l’on assiste dans les mois et les années à venir, sinon à une orientation nouvelle du moins à un net infléchissement de la politique étrangère dans cette région géostratégique. Le changement de cap annoncé par le nouveau Président, s’il se traduisait par des actes, il risquerait de coûter cher non pas aux seuls intérêts économiques de la France mais aussi il ternirait l’image d’un pays qui a accumulé un capital symbolique dans le monde arabo-musulman notamment pour avoir résisté aux pressions d’un allié traditionnel aussi puissant que les USA.
Politique arabe de la France entre mythe et histoire
Après l’élection de Nocilas Sarkozy, les médias et les intellectuels arabes commencent à s’interroger sur ce qui adviendra de la politique française dans le monde arabo-musulman. Les premières réactions négatives viennent de la presse algérienne face à la nomination de Bernard Kouchner au poste de ministre des Affaires étrangères. À Londres, le quotidien en langue arabe Alquds arabi du 19 mai 2007, se demande sous le titre « coup d’état français contre les Arabes?», signé par son rédacteur en chef, Abd El Bari Atwan si l’abandon de la position française de stricte neutralité observée jusqu’ici n’entraînerait pas plus de pertes que de profits surtout à un moment où l’Amérique de Bush trébuche et s’enfonce jour après jour dans le bourbier irakien. Par son alignement sur la politique américaine au Moyen Orient, la France pourrait s’attirer en outre, selon le journal, les foudres des islamistes radicaux tentés de frapper le territoire français comme ils l’ont déjà fait à Madrid et à Londres.
Ces appréhensions sont-elles réellement justifiées ou ne relèvent-elles pas plus de la fantasmagorie collective et sentimentale que de la réalité ? La légende de la politique arabe de la France remonte à la guerre de Six jours de 1967 quand le général de Gaule avait décrété un embargo sur la vente des avions mirage à l’État hébreu et en faisant condamner à l’Assemblée nationale et à l’ONU l’occupation israélienne des territoires arabes. Ce geste a été perçu comme un tournant dans les relations franco-israéliennes quand on sait que la France avait aidé le jeune État hébreu à se doter de l’arme atomique dans les années cinquante du vingtième siècle et que l’armée française se battait à côté des armées israélienne et anglaise pour éliminer Gamal Abdel Nasser suite à la nationalisation du canal de Suez en 1956. Par ailleurs, la condamnation de l’agression israélienne en 1967 par le général de Gaulle s’inscrivait dans un contexte politique particulier où la France voulait sortir de la galaxie américaine et de sa pesante tutelle en décidant de se retirer du commandement militaire de l’Otan. Ce geste a été interprété alors par l’opinion publique arabe comme un signe de rapprochement ou de ralliement à leur cause alors qu’il opérait plutôt un certain rééquilibrage entre les différents pays de la région. Le commencement de la fin de cette politique arabe de la France date, nous semble-t-il, du septennat de Giscard d’Estaing. En 1981, le vote juif en faveur de Mitterrand voulait punir Giscard pour ses prises de position franchement « pro-arabe » si l’on se rappelle l’épisode au cours duquel le président français avait préféré regarder Israël de loin avec les jumelles du roi Hussein de Jordanie. Après son élection, Mitterrand a renoué les fils de dialogue avec Israël en pratiquant un jeu très délicat d’équilibrisme stratégique dans un Moyen-Orient plus compliqué que jamais.
Coopération franco-américaine pour le meilleur et pour le pire
Rappelons d’abord que le refus de l’ancien Président Jacques Chirac de s’engager à côté de Bush en Irak ne signifie nullement que la politique française a des objectifs stratégiques différents de ceux de la politique américaine. L’opposition française à la guerre en Irak était tout simplement une différence d’appréciation sur les moyens et dans la manière de se débarrasser du régime de Saddam Hussein. La France voulait l’aval de l’ONU pour conférer une légalité internationale à la guerre. Elle exigeait aussi des preuves tangibles sur l’existence des armes de destruction massive en Irak. Elle proposait un cadre de travail collectif et le renforcement des liens avec des partenaires proches par l’histoire et la géographie comme le projet de coopération euro-méditéranéenne. Alors que les Américains préféraient mener leurs propres stratégies, d’une façon unilatérale et sans l’aide de leurs alliés traditionnels. La France s’oppose à l’ingérence dans les affaires intérieures des États alors que les USA sont partisans d’une politique d’intervention et d’ingérence dans les politiques internes des États en apportant un soutien logistique et financier aux forces de l’opposition intérieure.
Mises à part ces divergences de forme, la France et les USA ont toujours travaillé ensemble, main dans la main, dans les grands dossiers concernant le Moyen-Orient et ils ont eu les mêmes objectifs géostratégiques dans cette région du monde. D’abord, la France a participé avec les américains durant la première guerre du Golfe en 1991. Après le 11 septembre, la presse française était unanime pour proclamer « nous sommes tous des américains ». La France faisait partie de la coalition militaire qui a envahi l’Afghanistan en 2001 et renversé le régime des talibans. Mise à part la période de tension précédant la guerre en Irak mars 2003, la politique de rapprochement avec les USA a repris ses droits pour des raisons géostratégiques liées à la nécessité de contenir la propagation des conflits multiconfessionnels irakiens dans les pays voisins pour ne pas menacer la sécurité d’approvisionnement des pays consommateurs du pétrole arabe. Autre signe du dégel des relations franco-américaines, la réunion de Paris sur la dette irakienne au cours de laquelle la France a proposé l’annulation de 50% de ses dettes à l’égard de l’État irakien. La France a approuvé la décision de l’ONU N° 1483 reconnaîssant à la fois l’occupation américaine de l’Irak et la nécessité de transférer le pouvoir aux irakiens le plus vite possible. Le gouvernement français a également nommé un ambassadeur à Bagdad. Dans le dossier libanais-syrien, la politique étrangère française et américaine était en phase pour faire voter par le Conseil de sécurité de l’ONU les résolutions 1559 et 1583 relatives de l’indépendance du Liban vis-à-vis de la Syrie. Durant la guerre au Liban de juillet-août 2006, français et américains ont travaillé ensemble et ils continuent aujourd’hui à travailler à l’ONU pour mettre en place le tribunal pénal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri. La France et les USA ont également été d’accord pour couper les vivres au gouvernement du Hamas et le déclarer une organisation terroriste pour son refus de reconnaître l’État d’israël. Et pourtant, le gouvernement du Hamas est l’émanation d’élections libres reconnues par tous les observateurs internationaux. C’est la politique de deux poids et de deux mesures qui continue à prévaloir dans cette région du monde et personne n’a pu jusqu’ici la faire modifier d’un iota. Même un grand pays comme la France. Il est clair que Paris n’est pas Bandoeng et Chirac n’est ni Nehru ni Nkrumah.
Fin de la politique arabe de la France ?
Non seulement, la coopération politique et géostratégique entre Paris et Washington va continuer avec le nouveau Président élu mais elle va s’intensifier encore davantage pour des raisons idéologiques liant Sarkozy à Bush en général et au courant des néo-conservateurs américains en particulier. Comme ministre de l’Intérieur, Sarkozy s’est rendu aux USA pour s’inspirer de la politique répressive dite de tolérance zéro du maire de New York, Giuliani. Sa politique policière a fait flamber les banlieues françaises, comme chacun le sait, pendant trois semaines en novembre 2005. Pour mener sa campagne électorale, le candidat Sarkozy a fait importer en France la politique spectacle des campagnes américaines et les méthodes de marketing politique qui mettent en avant l’image du candidat à défaut d’un projet politique crédible et novateur. Sa dernière grande réunion publique de Bercy ressemble fort aux grandes kermesses électorales américaines où l’on voit le candidat entouré d’une belle brochette d’artistes et de personnalités people. Pour le récompenser au lendemain de son élection, ses amis du CAC 40 lui ont offert le Fouquet’s, un jet privé et le yacht. Dans cette escapade maltaise, on a encore une fois l’exemple de cette couche sociale américaine, formée de parvenus et d’opportunistes qui, au lieu de briller dans le travail de l’esprit et dans la réflexion critique sur les vrais enjeux qui attendent les êtres humains dans les décennies et les siècles à venir, érigent la culture des loisirs débiles, le divertissement et la débilitation mentale et intellectuelle en modèle canonique de vie et de comportement. Les idéologies du communautarisme, du culturalisme et de l’angoisse sécuritaire, fabriquées par les néoconservateurs américains ont débarqué en France et mises en application par la droite française depuis le début des années 2000. Les faux débats autour du voile islamique, de la laïcité, de la discrimination positive, des institutions religieuses musulmanes, de la politique d’immigration et de construction des mosquées etc, ont été sciemment orchestrés par les néoconservateurs français alliés des grands médias et des instituts de sondages contrôlés par les groupes Bouygues, Lagardère et Bolloré qui ont fait la campgane électorale de Sarkozy. Tous ces thèmes se sont révélés porteurs et ils ont généré des dividendes indéniables pour la nouvelle droite décomplexée, car ils remuent les strates les plus profondes et les plus basses de la psyché humaine et l’électorat de base du parti d’extrême droit de Jean Marie le Pen s’est montré très sensible à ce tintamarre médiatico-politique. Puisque, apparemment, les recettes américaines ont si bien réussi au candidat Sarkozy, il n’y a aucune raison de cracher dans la soupe et il y a fort à parier que le nouveau président va faire prévaloir les arguments des néoconservateurs américains pour mener sa politique étrangère dans le monde arabe. La nomination de Kouchner n’est pas un acte fortuit quand on sait qu’il a été partisan de l’intervention américaine en Irak au nom du sacro-saint principe de « l’ingérence humanitaire ». Les soi-disant démocraties occidentales ont une mission civilisatrice vis-à-vis d’autres peuples de la terre et elles doivent intervenir là où il existe des régimes politiques ne répondant pas exactement aux critères préalablement fixés par les grands démocrates de l’Occident. Tout le monde peut être d’accord sur ces grands principes humanitaires mais la politique en général et à fortiori une politique étrangère des États et ceux parmi eux qui sont les plus puissants militairement et économiquement ne font pas partie du royaume des sentiments mais relèvent de la dure loi darwinienne de sélection naturelle. Jusqu’ici, profitant des leçons d’histoire d’une grande puissance coloniale, les présidents de la Vème République ont mené au Moyen Orient et dans le monde arabo-musulman, une politique perçue comme équilibrée et neutre. En tant que maîtres d’œuvre de la politique étrangère, il faut reconnaître qu’ils se sont fort habilement comportés dans cette région en combinant à la fois une dose de pragmatisme à travers une coopération géostratégique avec leurs alliés américains et européens et l’émission des grands gestes symboliques en direction de l’opinion et de la rue arabes qui ont bien voulu manifester leurs sentiments de gratitude en gratifiant certains présidents français en donnant à certaines rues, les noms de de Gaulle ou celui de Chirac à Ramallah en Palestine. Le nouveau Président de la République aura-t-il le pragmatisme politique de ses prédécesseurs pour donner l’impression que son discours musclé contre « la racaille » banlieusarde française n’avait rien de raciste ou de xénophobe ? Ou sera-t-il aveuglé par les leurres idéologiques et ô combien dangereuses des thèses néoconservatrices américaines qui ont gagné du terrain en France depuis quelques années et qui professent une vision manichéenne du monde dont on a pu voir les conséquences désastreuses dans la guerre qui ensanglante quotidiennement l’Irak ? Comme le titre de l’émission dont Sarkozy était l’invité durant sa campagne électorale, nous lui disons que c’est à lui maintenant à la fois de jouer et de juger.

FAOUZI ELMIR

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